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REFLEXIONS SUR LA FORME ARCHITECTURALE

Une forme naît de l’élaboration d’un flux de données mises en jeu qui se fondent finalement en elle.  Ces données auront fait l’objet d’un choix minutieux, les déterminant en termes de virtualité formelle ou ” promesse ” de forme.

C’est par l’asservissement de la matière que naîtra la forme réelle.  Comme nous évoluons dans le champ de l’artificiel ,nous distinguerons ” l’artefact ”  ,objet de l’industrie humaine, de l’objet naturel dont la morphologie est gérée par des lois propres, s’appliquant à des données sélectionnées en vue d’une spécificité et donc non reproduisible.  Le processus de gestation n’en sera analysé que pour en dégager une méthodologie.

De la forme artificielle, le regard scrutateur,en l’analysant, percevra l’alchimie savante des ” percepts ”   et ” affects”  la rendant indissociable d’eux,  La forme à réaction artistique étant vouée à la ” sensation ”,nous introduirons nécessairemrnt la notion d’esthétique qui en est la finalité .Par quel processus l’artefact atteint-il la qualification esthétique ?Une fois cette qualification obtenue, reste-t-il un objet ou prend-il vie ?

H. Focillon a magistralement analysé cette émergence.  G.Deleuze dit que ” Même si le matériau ne durait que quelques secondes il donnerait à la sensation le pouvoir d’exister et de se conserver en soi dans l’éternité qui coexiste avec cette courte durée ”.

Mon propos n’est pas d’analyser la genèse de la forme dans l’art mais plutôt de suggérer  une problématique du sens, relative à la forme architecturale.

Savoir si l’architecture est un art ou pas, a toujours conduit à une réponse ambivalente au sens du terme où les deux composantes sont antinomiques.  Comment produire de l’art lorsque la première approche passe par des impératifs fonctionnels, structuraux, climatiques, sociologiques, humains... ?

 

Il est tentant de croire qu’un certain savoir-faire dans le traitement de ces données suscite une forme et engendre donc une æuvre d’art.Il ne suscite en fait qu’un ” espoir de forme ” qui constitue le matériau suprême de l’élaboration de l’architecture dont la finalité attendue est un art singulier.

Singulier parce que le ” matériau ” est alors prédestiné par le concepteur et prédestiné en vue d’un ” projet ”.  Pour Aristote la forme a une vie indépendante du matériau,  c’est vrai pour les arts plastiques, le matériau étant inerte au départ, mais ici le matériau a déjà pris vie ,  rudimentaire il est vrai, mais en puissance d’une transcendance que va faire aboutir l’architecte.  Dans toute ” perception ”et ” affection ” il y a identification à l’objet.  La transcendance ne s’opérera que par l’identification de l’architecte à l’espace architecturé, sa capacité à sécréter sa propre enveloppe.  Ici la matière prend forme, forme à la fois aliénée, jaillissante et ” cadrante ”.

” L’art commence non pas avec la chair,mais avec la maison ;ce pourquoi l’architecture est le premier des arts.Quand Dubuffet cherche à cerner un certain état d’art brut,c’est d’abord vers la maison qu’il se tourne,et toute son æuvre se dresse entre l’architecture,la sculpture et la peinture.Et,à s’en tenir à la forme,l’architecture la plus savante ne cesse de faire des plans,des pans,et de les joindre.C’est pourquoi on peut la définir par le ” cadre ”,un emboîtement de cadres diversement orientés,qui s’imposera aux autres arts,dela peinture au cinéma ” (G.Deleuze).

La forme architecturale diffère des autres par le fait essentiel qu’elle est non seulement pénétrable, à notre échelle gestuelle, mais en plus conçue en tant que limite perceptible de nos activités de tous ordres, enveloppe traversable vibrante en manière de caisse de résonance, régulant notre intimité dans le collectif.  Elle sculpte surtout deux vides en les séparant, les unissant où les entremêlant.  Ces vides, indissociables de leur emballage tutélaire, constituent la seule forme d’art plastique où l’on baigne. Ici, la seule appréciation requise est la « sensation » permanente.Alors qu’on va au musée, au cinéma, à la salle de concert, on vit dans l’architecture et les activités les plus modestes peuvent s’y dérouler dans l’enrichissement.

La forme architecturale n’est en définitive que la forme de l’espace pris au piège des éléments architectoniques.  L’enveloppe de ce piège définit une ségrégation dans le continuum de l’espace urbain.

L’histoire de cette enveloppe est pour beaucoup celle de l’architecture .

Quelle est sa nature ?  Elle abrite l’intimité vue de l’intérieur, elle est confrontée à la collectivité et aux autres enveloppes vue de l’extérieur,elle se traverse,et cette dernière phase lui confère un surcroit de singularité.

S’il est donc légitime, suivant le précepte de le Corbusier, de faire ” procéder ” la forme de l’intérieur vers l’extérieur,il est aussi nécessaire d’en apprécier la répercussion sur l’extérieur et son impact sur l’environnement.

Une enveloppe architecturale a donc deux endroits, elle n’a pas d’envers tel un ruban de Mæbius.

Ainsi définie, la forme qui nous occupe a-t-elle accès à l’esthétique ?Ayant toujours été la matrice de tous les arts plastiques,jouant des métamorphoses de la lumière et des ambiances,en une sorte d’art cinétique , il nous paraît légitime que ,libérée de ses contraintes une fois pour toutes pétries dans le matériau suprême et à travers les arcanes d’une complicité jamais démentie, elle accède dans certains cas à cette qualification.

 

Essai de méthodologie :

Pour tenter d’analyser une forme, rien de tel que sa dématérialisation avec identification, éléments par éléments, des intentions y empreintes jusqu’au retour à l’idée génératrice.

 

 

L’architecte est confronté à un programme souvent assorti de recommandations hétéroclites.  Ceci constitue ” l’inarticulé”.  Ce programme va passer par le filtre, être fondu dans le creuset de son imagination savante apportant savoir, ” mémoires ” de formes enfouies dans son inconscient, arsenal des données physiques, technologiques, et humaines,  constituant son terreau.  De ce programme ainsi articulé  naîtra un ” espoir de forme ”, forme virtuelle  dans le sens où elle est en puissance de… Son importance est décisive car elle suppose la présence de toutes les données devant intervenir ultérieurement.  Jamais une forme ne naîtra d’une addition de solutions ponctuelles.

Seule une vision prospective globale peut lui donner naissance et les accessoires des aménagements ultérieurs viendront prendre leur place induite par et dans l’image virtuelle.

Elle naît d’un interrogatoire du ” site ”pris dans son acception la plus large et de la seule réponse autorisant une action sur lui.L’intervention de la fonction dont les possibilités d’aménagement sont multiples pour définir l’organisation de l’espace, de la  structure qui définira sa configuration dans le continuum spacial et sa  densification en terme de ” lieu ”,n’interviendront que plus tard et ce ne sera alors que des ébauches de la forme finale qui apparaîtront dans une dialectique forme dans l’espace et espace dans la forme.Ces ébauches vont subir toute une série de transformations au fur et à mesure de leur évolution, que j’appellerai anamorphose pour la distinguer de la métamorphose ou l’objet métamorphosé ne se reconnaît pas dans sa nouvelle forme .Ici toutes les formes obtenues par adjonction d’informations contiennent en germe perceptible la forme initiale virtuelle et de cet éventail innombrable surgira,par choix,la forme finale.

La phase noble de l’anamorphose s’amorce après l’intervention de la fonction et de la structure et ne met en jeu que l’aspect subjectif de la créativité qui seul est capable de transcender le bâti en architecture.Les critères traditionnels crédités à l’apanage de l’architecte : proportions,rapports de plein et de vide,équilibre des volumes axages…ne sont que l’apanage de la géométrie.Je les remplace par :tension,lignes de forces,densification,fragmentation,enracine-ment,relation au cosmos…Tous événements générateurs de ” sensation ”,sous la seule réseve à chaque instant requise ,d’une justification rigoureuse :la forme la plus libre cache toujours quelque part une loi de composition.

 

 

Qu’adviendra-t-il de la forme architecturale de l’avenir ?

L’espace structuré  de l’architecture ,rigoureusement cerné dans les temples de l’antiquité, fuira par de parcimonieuses ouvertures au moyen age, se dilatera pendant la Renaissance favorisant la naissance des jardins, parcs... retrouvera l’espace extérieur avec l’avènement du plan libre et du pan de verre... mais pour buter sur la clôture, façade éclatée.  Il se noiera même dans le paysage par l’utilisation intégrale du verre... Il ne s’est pourtant pas encore dissous dans la cité, encadré, qu’il est par le mode vie.  L’évolution accélérée des moyens de communication associée à celle de l’informatique ne va-t-elle pas faire tomber le dernier rempart de l’intimité ?

Cet événement n’aurait d’ailleurs rien de particulièrement contemporain.  L’évolution n’est pas nécessairement linéaire.  Des causes différentes peuvent provoquer de mêmes effets.

A la campagne libanaise,et jusqu’au XIX siècle, la similitude des maisons donc l’absence de souci d’apparat favorisait les rencontres fréquentes, voire permanentes et, surtout, toutes les activités de loisirs de déroulaient sur la place publique.

La cybernétique électronique , le temps et la cybernétique des moyens de communication , l’espace , annoncent un nomadisme moderne qui suggère une interpénétration maison-cité.  Cette tendance résulte évidemment de l’éclatement des structures domestiques, par révision des programmes-fonctions

 

Quand la maison s’éclatera dans la ville et que la ville, par voie de conséquence  devra absorber cet éclatement que restera-t-il de nos a priori formalistes ?

Notre architecture contemporaine est mue bien plus par une volonté de maîtriser une technologie révolutionnaire que pour satisfaire une évolution sociale à la traîne (bien qu’intrinsèquement réelle) et stérile en termes de programmes nouveaux.

La villa Savoye aurait-elle été, si le Corbusier avait vécu aujourd’hui ,cette borne extra-urbaine magnifiant le trajet aller-retour d’une automobile souveraine enfermant dans un carré transcendantal un programme familial somme toutes très traditionnel et constituant la quintessence de l’art ?

C’est là même où la lenteur d’évolution de la forme puisait sa justification ,que va s’opérer la révolution et la souveraineté passer de l’automobile à l’informatique.

Pendant des siècles, l’occident, en particulier ,n’a connu qu’une dialectique laborieuse et irréductible dans le rapport architecture urbanisme, la morphologie de la cité n’étant qu’une organisation à syntaxe propre d’un ensemble de micro- cosmes à caractère propre.

Il semblerait que les mutations du comportement social soient plus génératrices de formes que les technologies nouvelles, si l’on ne faisait pas intervenir une donnée nouvelle : l’industrialisation du bâtiment, non pas telle qu’elle se pratique aujourd’hui, où l’ingénieur et l’économiste ont dictatorialement main-mise sur la production de pièces détachées d’on ne sait quel ensemble et que l’architecte s’ingénie à assembler tant bien que mal.

Le Corbusier envisageait, en y voyant l’avenir de l’architecture, des chaînes de production dont l’architecte prendrait la tête en les concevant de telle sorte que les produits élémentaires finis seraient dotés d’un métaphorique code génétique leur permettant de donner naissance à des formes le plus variées et le moins contraintes, ce qui pouvait paraître utopique à l’époque – encore que... – devient réalité par le jumelage image virtuelle – robot.

La transformation de la société et la robotisation assistée de l’industrie du bâtiment nous annoncent donc des perspectives de formes nouvelles en urbanisme et en architecture. Si, faute de savoir anticiper en investissant ces deux espaces, l’architecte laisse la place au duo réducteur ingénieur-économiste, il en sera fait de l’architecture et nous passerons de l’espace architectural aux objets architecturaux.

Raoul et Claude Verney.